mercredi 24 septembre 2014

Le courage du petit moine

               

Christine : « Ce n’était pas compliqué de me trouver : la difficulté, maintenant, c’est de me perdre... » Voilà. C’est une des nombreuses phrases qu'Hervé Parpaillon a déposées dans mon panier à idées au cours des dix dernières années. Celle-ci est de Nieztsche. Hervé, un des trois auteurs de ce blog, vient de mourir. Il était mon ami. La difficulté maintenant, oui, c'est bien de le perdre.

J'ai rencontré Hervé sur une liste de diffusion de pratiques philosophiques il y a 11 ans. Je préparais une maitrise sur la discussion philosophique au collège. Nous avons entamé une correspondance par mails, puis nous nous sommes rencontrés chez lui à Bordeaux. J'ai rencontré aussi Yasmine, sa « perle d'orient ». Et nous sommes devenus amis. Notez bien que j'ai toujours trouvé incongrue la possibilité d'être l'amie de quelqu'un comme Hervé qui savait tant de choses, qui était si brillant, alors que je ne suis qu'un grand étonnement. Mais il m'appelait sa Cheramie, alors j'ai fini par acccepter cette énigme et par me préoccuper plutôt de ce qui en naissait.

Et 5000 mails et dix ans plus tard nous continuions à nous écrire. Il m'accompagnait dans des textes, dans des réflexions sur les sujets les plus divers, dans mes cheminements et mes doutes. Nous avons ainsi passé des mois à commenter un chapitre de Tchouang Tseu, des dizaines de textes philosophiques ou religieux ou propres en tout cas à faire penser ou aider à penser. Mais il ne s'agissait jamais de commentaires froids. Tout cela irriguait ce que je vivais, nourrissait ma pensée certes, mais mes actes et décisions aussi.

Une des particularités d'Hervé, c'était d'être un grand assemblage, passionné de sciences, de logique et de philosophie, incollable dans Tintin et la Comtesse de Ségur, amateur de séries télé, fondant pour une bluette, fervent supporter de Julien Doré. Il a été danseur professionnel, très bon en arts martiaux, un CPE particulièrement attentifs à des jeunes en situation à risques comme on dit, prof de philo pour des apprentis chaudronniers. Il faisait le fanfaron, portait des grands chapeaux, des Stetson, il a pu se rendre volontiers insupportable. Il était pourtant d'une très grande pudeur et c'est dans la distance que les proximités naissaient avec lui.

Il a participé à des festivals de philo, particulièrement celui de Saint-Emilion, a animé des ateliers philosophiques. Il était très fort pour accueillir le questionnement d'une personne et le lui faire approfondir en douceur : en douceur car avec lui aucune pseudo vérité n'aurait mérité que l'on fasse sciemment du mal. La vérité, je crois d'ailleurs qu'il s'asseyait dessus. Il disait que la philosophie ne servait à rien si elle ne le rendait pas aimable avec son boucher. Il avait fouillé et réellement approfondi de nombreux sujets, en rapport avec l'enseignement, l'épistémologie, les religions, que sais-je. Il partageait tout cela avec qui voulait mais il n'a jamais rien fixé dans un écrit, un bon vieux livre qui aurait établi son sérieux. Alors au lieu de cela, il y a aujourd'hui du Parpaillon sur la toile et sur des disques durs comme le mien. Et dans beaucoup de mémoires et peut-être prises de décision on doit en trouver des traces aussi. Je pense que cela vaut une bibliothèque.

En mai 2013, on lui a décelé une tumeur au cerveau, qui s'est révélée cancéreuse. Comment continue-t-on à être amis, quand on a entre nous un cancer-Commandeur qui menace de prendre toute la place ? Hervé ne l'a pas su, mais c'est Marie Desplechin, avec son formidable livre « La vie sauve » écrit avec Lydie Viollet souffrant d'une tumeur au cerveau, qui m'a soufflé la solution. On allait s'inventer un espace rien qu'à nous, comme avant, où l'on pourrait continuer à échanger, à l'abri aussi longtemps que cela pourrait se faire du cancer-Commandeur qui ne commanderait plus. Et on a décidé de le faire au grand jour, sur ce blog, avec Emmanuel. Hervé et Emmanuel, ces deux-là s'entendaient pour parler physique et sciences sur un canapé bordelais, et moi j'adorais les écouter sans tout comprendre. Ils se sont bien entendu aussi par écrit.

Pendant un an, Hervé a pris gout à partager ce qu'il savait, sans hâte, mais avec constance. Et nous avons instauré notre rituel de vidéoréunion le dimanche soir, à 800 km de distance, pour décider du sujet, en parler d'abord à trois, noter sur quoi chacun aurait à écrire pendant la semaine, adoptant la forme d'un dialogue, dans une écriture presqu'orale. Tous les deux ou trois mois nous nous retrouvions pour faire le point sur le canapé de Bordeaux, entre deux écoutes de chansons et interprétations déjantées à la Parpaillon. Nous suivions le rythme d'Hervé, ses temps de repos nécessaires, la douleur avec laquelle il a longtemps, longtemps composé. Nous savourions tous les trois son appétit à raconter, la pertinence de ses raisonnements et le plaisir d'être ensemble. A chaque séparation nous ne savions pas si nous nous reverrions. Mais on restait ensemble sur la plage de la pensée et de la présence-absence que nous avions cultivée lui et moi pendant dix ans.

Le dernier sujet qu'il a retenu était le courage. Le texte pour l'illustrer, c'était celui d'un petit moine qui va affronter un fier-à-bras et se planter devant lui, son sabre levé au-dessus de la tête, et va le désarçonner à force de quiétude devant la mort...
Et puis Emmanuel et moi nous avons appris par Yasmine qu'Hervé était hospitalisé. Alors nous nous sommes mis à écrire sur ce dernier texte en l'attendant, l'imaginant les bras levés, petit moine planté devant le fier-à-bras, sabre droit au-dessus de la tête...
****

Un jour, un petit moine reçut de son maître l’ordre de porter un message au temple du village voisin. Pour accéder à ce village, il fallait nécessairement traverser un pont sur lequel se trouvait un fier-à-bras, costaud, expert en maniement du sabre, qui défiait tous ceux qui passaient et les découpait en morceaux. Il provoqua en combat le petit moine ; celui-ci lui répondit :
- « Je ne peux me battre avec vous, car je dois porter un message au temple du village, mais je promets qu’à mon retour, je répondrai à votre défi. »
Le fier-à-bras, confiant dans la parole d’un moine, le laisse repartir.

Christine : Alors là… De ces deux gars je me demande immédiatement lequel est le plus imbécile : celui qui promet de revenir se faire découper en morceaux un peu plus tard ; ou l’autre, le fier-à-bras, qui lâche sa proie, pour l’ombre de la parole d’un moine. Bon, pour la parole, je veux bien. Mais le premier ?
Emmanuel : C’est tout de même dès le départ qu’il y a quelque chose de particulier. On demande au moine d’aller se faire découper en morceaux, et il y va ! Tout le reste est du même tonneau.
Christine : Ca donne l’impression plus générale donc d’un rendez-vous implacable, auquel on ne pourra pas échapper. Et donc ce texte parlerait plutôt de la manière de se préparer à un inéluctable, ou peut-être plus encore, de la manière d’affronter la peur, plus que ce qui fait peur.  
Emmanuel : Il a une mission. Et on peut se demander si sa mission lui donne le courage, ou si c’est le courage qui permet de réaliser sa mission. Le texte fait plutôt pencher vers la première proposition.
Christine : Mission, oui c’est bien cela. Ce pour quoi ou vers quoi on est envoyé. Mais peut-être que l’on va trop vite en parlant de peur ou de courage. Le petit moine n’a pas l’air effrayé, et il n’a pas l’air de manquer de courage, il se concentre sur ce qu’il doit faire et comment il doit le faire :

Arrivé au temple, le moine donne son message et demande à parler au maître.
- « J’ai donné ma parole que je reviendrai combattre l’homme qui m’a défié, mais je ne me suis jamais battu, je n’ai jamais touché un sabre de ma vie, que dois-je faire ? »

Emmanuel : il a forcément peur, à moins que l’on ne considère qu’il est timbré ou totalement inconscient, ce qui rendrait la situation moins intéressante. Il est effrayé, mais ce m’étonne c’est qu’on lui donne une mission suicide et qu’il l’accepte sans discuter. Qu’est-ce qui lui permet de surmonter sa peur ?
Christine : La peur n’est présentée nulle part jusque-là. Il vient se présenter devant le maitre parce qu’il doit faire quelque chose qu’il ne sait pas faire. Mais on découvre plus loin de quoi il pourrait avoir peur : de mourir. Et en même temps pourquoi il n’a pas à en avoir peur :
- « Il n’y a pas grand chose à faire, juste te mettre debout, droit, face à ton adversaire, prendre le sabre à deux mains et l’élever au dessus de ta tête. A un moment, tu sentiras le froid de la lame sur la peau nue de ton crâne de moine et l’instant d’après tu seras mort. C’est tout.
tu sentiras le froid de la lame sur la peau nue de ton crâne de moine et l’instant d’après tu seras mort. C’est tout.” C’est tout. C’est tout... Il en a de bonnes. Hervé nous dira sans doute que des vieux grecs avançaient un peu la même chose. En tout cas là, c’est clair : si le petit moine doit se concentrer sur quelque chose pour ne pas se laisser happer par la peur de la mort, c’est sur un geste, une posture : “te mettre debout, droit, face à ton adversaire, prendre le sabre à deux mains et l’élever au dessus de ta tête.”

Emmanuel : Il me semble qu’un maître mot ici est : discipline. Il fait ce qu’il doit, il fait ce qu’on lui dit de faire. Il a peur, forcément. Mais ça passe après le devoir, la mission. Est-ce que le courage c’est faire passer sa peur après ?
Christine : Il me semble que tu vois beaucoup cet aspect devoir. Moi assez peu. Et même la notion de courage je ne sais pas très bien ce que c’est, où on le trouve, ce qu’on fait si on n’est pas équipé. Ce qui me semble intéressant chez le petit moine, c’est que le maitre lui conseille de faire quelque chose qui n’est pas lié à des contingences de devoir, ne demande pas des tonneaux de courage ou autres vertus : il demande de faire un geste, de prendre une posture.
Emmanuel : Mais pourquoi le fait-il ? Pourquoi va-t-il affronter le costaud ? (au lieu de se défendre et de dire : mais pourquoi m’envoyez-vous prendre de tels risques ? Ou je ne peux pas, je suis petit et malingre et lui c’est un monstre sanguinaire) Pourquoi revient-il ? Il pourrait rester au temple, ou aller ailleurs, chercher un maître qui ne lui fait pas faire des trucs de dingue.
Christine : Le propos de cette histoire ne porte pas sur une situation où l’on doit choisir, où l’on va pouvoir obéir ou non à un ordre par exemple. Ici on est amené à considérer de quelles manières affronter quelque chose que l’on ne peut pas éviter parce que c’est là : une maladie, un décès, une perte d’emploi, une séparation, que sais-je. Mais il est sûr qu’une histoire qui nous ferait réfléchir à “à quel moment je renonce à vouloir changer ce qui ne peut l’être, après quelles étapes j’accepte ce qui est” ne serait pas superfétatoire… Dans un prochain billet peut-être.
Emmanuel : Pourtant ça me paraît essentiel ici. Il se tient là car pour lui c'est ce qu'il doit faire. Il n'envisage pas d'alternative. Et c'est ce qui effraye le fort à bras qui est confronté à une attitude inhabituelle qu'il prend pour une grande maîtrise. Ce que je voulais dire c’est qu’il y a un pourquoi. Mais quel qu’il soit, le postulat est qu’il le fait. À partir de là, c’est assez simple, le résultat est inéluctable. Il va se faire zigouiller. Donc, le maître lui conseille d’accepter simplement son sort. D’attendre son destin qui est de se faire couper en deux. Et c’est le fait qu’il l’accepte simplement qui effraye le costaud. Et ça l’effraye car c’est exceptionnel, ça ne rentre pas dans ses schémas.
Christine : Moi ce que je trouve drôle, c’est en effet que rien n’entre dans les schémas. il y a comme un malentendu. Rien ne se passe comme prévu : le maitre prépare (soit-disant) le petit moine à mourir mais le prépare en fait simplement à affronter. Le petit moine obéit et attend la mort. Le gros dur le prend pour un combattant aguerri et tombe à genoux. C’est quand même marrant tout ça ! Et pas loin de la réalité : tu as déjà vu des choses qui s’écrivent comme sur le plan ? Alors quand on se prépare à quelque chose, sachant qu’on ne peut pas savoir comment les choses vont se dérouler, à quoi se prépare-t-on vraiment ?
Emmanuel : Alors, pourquoi l’épée ? Je n’ai que deux hypothèses :
- soit le maître est suffisamment avisé pour comprendre la psychologie du malabar. Il sait que la posture du moine sera interprétée comme une totale confiance dans sa maîtrise de l’épée.
- soit il lui donne la possibilité de mourir dignement, en adoptant une posture adaptée au lieu de pleurer la face contre terre ou de courir comme un lapin.
Aucune des deux ne me satisfait vraiment. J’ai l’impression que le maître la destine surtout au moine. Il lui donne une chose à laquelle se raccrocher en attendant son destin. Et avec une banane ça aurait fait moins bien.
Christine : En effet. On dirait qu’il lui donne simplement les moyens d’un Wait and see. Tiens, cela rejoint notre billet sur le jus de pommes qui a besoin de temps pour redevenir limpide. Et nous besoin de savoir attendre. Le petit moine et son épée au-dessus de la tête, il donne l’impression d’être dans une attente-action. Il est tout occupé à tenir sa posture, ce qui, en passant, le détourne peut-être un peu de la peur de mourir.

Le maître décroche son plus beau sabre et l’offre au petit moine.
Celui-ci, tremblant, le prend.

Il rejoint le fier-à-bras sur le pont.
Il prend la posture recommandée par le maître, lève le sabre au dessus de sa tête et attend…
Le fier-à-bras, surpris, regarde le moine et se dit :
- « Mais que se passe-t-il ? Quelle est cette posture ? Ce moine est invincible ! Quoique je fasse, il pourra parer le coup que j’essaierai de lui porter ! »
Le fier-à-bras laisse tomber son sabre, se jette aux pieds du moine et lui dit :
- « Enseigne-moi l’art du sabre ! »


Le 29 août dernier Hervé Parpaillon, mon époux, votre ami, collègue, professeur, compagnon de projets, partenaire de réflexion, nous a quittés.
En toute humilité et simplicité il a souhaité que ses obsèques soient célébrées dans la plus stricte intimité.
Son vœu a été respecté et ses cendres dispersées dans l'Océan le 6 septembre au large du phare de Cordouan.
Yasmine Parpaillon



Christine, en septembre : Ca ne s'est finalement pas passé comme dans l'histoire. C'est le sabre du fier-à-bras qui est hélas retombé le premier, emportant Hervé.
Emmanuel : Alors, du coup, nos questions vont rester sans réponse. Parce que c’était là qu’il intervenait, Parpaillon. D’ailleurs, cette fois, visiblement on n’avait pas pris les choses par le même bout, et on avait du mal à raccorder nos points de vue. Je vois bien de quelle manière Hervé serait intervenu et aurait éclairci et dénoué tout ça. Mais cette fois, ça restera en suspens.
Et pendant que nous, on se contentait de bavarder, de pérorer sur le courage, lui, il le mettait en pratique. Chaque geste était une petite victoire, comme celle de notre dernière promenade tous les deux. Quand il m’a lancé fièrement : allez, on fait le grand tour ! après avoir hésité au carrefour.
Le dimanche il trouvait la force de brancher sa webcam, de s’installer devant sa bibliothèque, de chausser ses grosses lunettes sur le bout du nez et de nous dire ce qu’il pensait de nos échanges. Et c’était là aussi que vous trouviez un texte qui viendrait nous éclairer. Tu disais souvent «Y’avait un truc écrit par Lao Tchouang Tseu, sur ce sujet, tu te souviens ? - Ah, oui, je vais vous le retrouver» faisait Hervé en commençant à farfouiller dans son bureau.
Et pour finir nos petites conférences à distance, Hervé ne manquait jamais d’entonner, tandis que nous nous saluions de la main, un Pom popom pom pom… Bonne nuit les petits.



Christine : Au bord d'une rivière, vit maintenant un petit moine délivré, s'entrainant à l'art du sabre. Il porte un Stetson et fait le fanfaron en chantant Bashung à tue-tête. Vous le reconnaitrez. 

Lorsqu'un promeneur arrivera sur ce blog, il pourra laisser un mot s'il a connu Hervé ou apprécié sa promenade. Il pourra aussi s'asseoir au bord de l'eau. Je connais Hervé, il s’assiéra à côté de lui. 

Le promeneur lui dira "Dites donc, je me pose une question." ou "Je crois que j'ai un problème." Ou il ne lui dira rien et tous deux respireront simplement côte à côte, dans le souffle de la rivière. 

Je le sais. J'y vais souvent.



dimanche 31 août 2014

Vivre ensemble (troisième et dernière partie)

Hervé : Je vais citer quatre philosophes qui aident à penser notre problème : Tocqueville, Lévinas, Montesquieu et Rancière. 

La difficulté majeure que fait apparaître Tocqueville est le lien entre la disparition du “vivre ensemble” et l’apparition de la démocratie. Dès que les hommes se considèrent semblables et égaux, ils peuvent se croire fondés à ne rechercher que leur intérêt personnel.

Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com
Selon Tocqueville ce type de démocratie peut donner lieu à un despotisme doux. Un Etat immense et tutélaire va s’occuper du bonheur des citoyens, de leur vie quotidienne, de leurs soucis. Pendant un certain nombre d’années à la fin du XXème siècle, il fut appelé “l’Etat Providence”.
Il fut précédé par un Etat totalitaire “dur” qui voulait lui aussi le bien de tous. Sa justification à l’oppression qu’il exerçait était la suivante  “L’Etat veut le bien de tous, celui qui le contestent sont soit des traîtres, au service des Etats ennemi. Lle camp de rééducation les attend. Soit des personnes un peu dérangées qui ne comprennent pas que si l’Etat veut le bien de tous, il veut aussi LEUR bien. Un petit séjour à l’hôpital psychiatrique s’impose…

Il serait toutefois erroné de penser que la démocratie ne nous offre pas d’autre alternative que le consumérisme ou le goulag…

Dans son texte extrait de “Difficile liberté” reproduit ci-dessous, Emmanuel Lévinas, à travers sa réflexion éthique, nous aide à percevoir,  à dessiner des perspectives pour déterminer ce que pourraient être le “vivre ensemble”, en ce début du XXIème siècle, des humains libres et égaux.
Selon Lévinas, dès la première parole, le rapport d’égalité avec autrui est posé, même s’il est ensuite dénié :  parler à autrui, c’est d’emblée le considérer comme capable de me comprendre, susceptible de me répondre. Avant même de le connaître je le reconnais comme respon-sable :           
“Ce que l'on dit, le contenu communiqué n'est possible que grâce à ce rapport de face à face où autrui compte comme interlocuteur avant même d'être connu.” (Emmanuel Lévinas, Difficile liberté).

Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com
En démocratie, chaque voix est, en principe, égale aux autres, ce que confirme le rituel de l’élection. Montesquieu (“De l’Esprit des lois”) souligne cependant que l’élection n’est pas un mode spécifique de la démocratie, il appartient plutôt à l’aristocratie. Rappelons-nous que la dynastie des Capétiens est née en 987. Hugues Capet a été élu par ses pairs pour maintenir l’ordre entre eux. Elle a traversé les siècles, puisque Louis XVI, lors de la Révolution Française, fut arrêté et jugé en 1793 sous le nom de Louis Capet.
Le tirage au hasard est plutôt le mode de désignation utilisé dans les premières démocraties. Cette thématique fut d’ailleurs débattue lors des élections présidentielles de 2007, où fut proposé que soient institués des comités constitués de citoyens tirés au hasard pour vérifier, contrôler l’action des élus.

Plus largement, selon Jacques Rancière (“La haine de la démocratie”),  la notion de “démocratie” et les multiples formes de vivre ensemble qu’elle permet “n’est fondée dans aucune nature des choses et n’est garantie par aucune forme institutionnelle. “ (...)
“La société égale n’est que l’ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires.”
Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com
Pour terminer, le texte d’Emmanuel Lévinas extrait de “Difficile liberté” :

"Parler, c'est en même temps que connaître autrui se faire connaître à lui. Autrui n'est pas seulement connu, il est salué. Il n'est pas seulement nommé, mais aussi invoqué. Pour le dire en termes de grammaire, autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif. Je ne pense pas seulement à ce qu'il est pour moi, mais aussi et à la fois, et même avant, je suis pour lui. En lui appliquant un concept, en l'appelant ceci ou cela, déjà j'en appelle à lui. Je ne connais pas seulement, mais suis en société. Ce commerce que la parole implique est très précisément l'action sans violence : l'agent au moment même de son action, a renoncé à toute domination, à toute souveraineté, s'expose déjà à l'action d'autrui, dans l'attente de la réponse. Parler et écouter ne font qu'un, ils ne se succèdent pas. Parler institue le rapport moral d'égalité et par conséquent reconnaît la justice. Même quand on parle à un esclave, on parle à un égal. Ce que l'on dit, le contenu communiqué n'est possible que grâce à ce rapport de face à face où autrui compte comme interlocuteur avant même d'être connu. On regarde un regard. Regarder un regard, c'est regarder ce qui ne s'abandonne pas, ne se livre pas, mais qui vous vise : c'est regarder le visage.

Le visage n'est pas l'assemblage d'un nez, d'un front, d'yeux, etc., il est tout cela certes, mais prend la signification d'un visage par la dimension nouvelle qu'il ouvre dans la perception d'un être. Par le visage, l'être n'est pas seulement enfermé dans sa forme et offert à la main - il est ouvert, s'installe en profondeur et, dans cette ouverture, se présente en quelque manière personnellement. Le visage est un mode irréductible selon lequel l'être peut se présenter dans son identité. (...)


La connaissance révèle, nomme et par là même, classe. La parole s'adresse à un visage. La connaissance se saisit de son objet. Elle le possède. La possession nie l'indépendance de l'être, sans détruire cet être, elle nie et maintient. Le visage, lui est inviolable ; ces yeux absolument sans protection, partie la plus nue du corps humain, offrent cependant une résistance absolue à la possession, résistance absolue où s'inscrit la tentation du meurtre : la tentation d'une négation absolue. Autrui est le seul être que l'on peut être tenté de tuer. Cette tentation du meurtre et cette impossibilité du meurtre constituent la vision même du visage. Voir un visage, c'est déjà entendre : « Tu ne tueras point. » Et entendre : «Tu ne tueras point », c'est entendre : « Justice sociale »."

Emmanuel Lévinas, Difficile liberté

Vivre ensemble (deuxième partie)



Hervé : Le sentiment d’appartenance, sous différentes formes, était encore fort il y a quelques années. Il pouvait concerner la nation, le corps de métier, la vie dans un même quartier. Il donnait lieu à tout un système d’échanges, d’entr’aide, des rencontres rituelles, comme les veillées, les fêtes.
Qu’est-ce qui s’est passé ? Le mode de vie traditionnel, communautaire, avait ses contraintes comme tu le rappelles : une communauté est comme un organisme dont chacun est membre. Il contribue à l’existence et au fonctionnement du tout, chacun est redevable à l’égard de tous les autres. Depuis au moins trois siècles, l’apparition de la société civile, des échanges marchands où chacun poursuit son propre intérêt a changé la donne. Lorsque j’ai payé pour un bien ou un service, je ne dois plus rien au prestataire ou au vendeur, chacun poursuit sa route comme il l’entend.
Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com
Christine : On dirait alors que disparait ou du moins s’émousse la notion de dette. Il me semble que c’est plutôt un progrès de ne plus vivre ensemble tenus par ce sentiment-là, qui chemine bien aux côtés du sentiment de culpabilité. Mais il est vrai que très vite on s’aperçoit que cela fragilise des pans de société qui tenaient grâce à cela, comme le soin que l’on devait aux parents vieillissants. Si l’on en finit avec le sentiment de devoir qui animait pour s’occuper de ses parents, alors naturellement on perd soi-même l’attente que nos propres enfants s’occupent de nous lorsque nous serons dans le besoin.
Hervé : Oui, voilà. La généralisation de ce mode d’échange où l’on ne doit rien et où personne ne nous doit rien en retour, au-delà même de la relation marchande, tend à plonger les interactions entre humains dans l’anonymat. C’est contre cela que se déploient ce qu’il est convenu d’appeler les communautarismes, qui dénoncent aussi les stratégies de domination que génèrent l’internationalisation des flux financiers.
Tout le problème est qu’ils produisent des groupes fermés générant de l’exclusion au nom des idéaux qu’ils défendent qui ne sont pas ceux des mécréants là-bas dehors. C’est précisément le risque conflictuel entre les diverses communautés qui a suscité la problématique du “vivre ensemble” et l’un de ses prolongements actuels : “La morale laïque”.
Emmanuel : Le risque, c’est effectivement qu’existe un besoin fort de créer de nouveaux liens et quasiment plus de cadre. Celui qui trouve sa solution s’emballe souvent. On constate des phénomènes de groupes qui possèdent une intensité, une dynamique impressionnantes, mais aussi un manque de recul effrayant. Cette morale laïque, c’est ce qui permettrait de cadrer, de faire prendre le temps de la réflexion.
Christine : Ce qui m’intéresse bien dans ce que tu présentes Hervé, c’est la mutation du don. Tu dis “Lorsque j’ai payé pour un bien ou un service, je ne dois plus rien au prestataire ou au vendeur, chacun poursuit sa route comme il l’entend.” et tu parles d’anonymat. On condamne souvent l’anonymat. Moi je lui trouve au contraire un avantage, et particulièrement dans le cas du don. Ça me rappelle la parabole du bon Samaritain, qui donne sans savoir à qui il donne. Ça permet je trouve à celui qui a reçu de ne pas se sentir redevable “de quelque chose à quelqu’un”, et de donner d’une main “en oubliant de l’autre que l’on a donné”. Cela encourage je trouve à donner librement et gratuitement, indépendamment du fait qu’il soit ou non de ma communauté. il s’agit d’autrui. Point.

Emmanuel : Tiens à ce propos, Hervé, quel est le rôle du cadeau dans les différentes civilisations ?


Photo : Philippe Ibars
Hervé : Il représentait, au-delà de son utilité, un système d’alliance entre tribus. Il faisait l’objet de discussions âpres entre les chefs qui déterminaient ce qui ferait l’objet de ces dons réciproques. Il s’agissait plus de “dons” d’échanges. Il n’y avait d’ailleurs aucune connotation marchande, la monnaie n’existant pas dans ces civilisations.
Emmanuel : Et comment faire pour éviter l'escalade ? Dans certains cas, cadrés, avec des cadeaux simples et plus ou moins la même chose pour tout le monde, le cadeau devient parfois ridicule… Et sinon, les comparaisons induisent rapidement l'escalade (j'ai fait moins que la tante Ursule, il faudra que je fasse plus la prochaine fois, etc…)
Hervé : Cela s’appelait le “potlach” : une surenchère mutuelle de dons, censés montrer la puissance de ceux qui les font. Des “flambeurs” dirait-on aujourd”hui.
Emmanuel : Je vois… Si le cadeau est obligatoire, est-ce encore un cadeau ? Dans ce cas, un cadeau peut-il être sincère, ou n'est il pas simplement un non-non cadeau ?
Christine : On peut se le demander. Ca doit faire partie des systèmes d’échanges impensés qui tiennent une communauté. 
Mais pour rester dans le “librement et gratuitement” et dans le vivre en groupe, on n’a pas encore parlé des réseaux.   

Hervé : Pour moi, le virtuel a tenté de faire du “vivre ensemble” avec les réseaux dits “sociaux” et, au premier chef, Facebook. L’idée est de construire des communautés d’intérêts voire de fantasmes que les  followers “likent” ou pas. L’arrivée de nouveaux membres, la prolifération des récits, montrant l’ampleur de la communauté. Oui, mais cela reste virtuel, comment peut s’effectuer le passage au réel ? Les “apéritifs Facebook” ont montré que mettre du réel dans du virtuel passe par  des modalités  de surenchère (alcool, violence) peu satisfaisantes.

Photo : Philippe Ibars
Christine : Je trouve que tu caricatures les réseaux sociaux et réduis leur surface à leurs marges. Oui, bien sûr on y trouve les apéros, les likes, les commentaires creux. Mais ce sont aussi des occasions de pouvoir se rapprocher pour soutenir quelqu’un, une idée ou un projet, d’apprendre dans un domaine choisi, entouré de gens choisis, d’amorcer ou de prolonger des communautés IRL, “in real life”, comme on dit. Malgré cette dénomination, pour moi ce qui se passe autour des réseaux virtuels, ce n’est pas de la fausse vie. Ce que cela permet de faire n’est pas au rabais. Et même si parfois ce n’est que réduire l’impression de solitude lorsqu’elle angoisse, alors cela a une valeur : a minima valeur de lien, office de média, pour une relation, comme je le disais, légère et joyeuse, peut-être plus auberge espagnole où chacun dépose et vient chercher que dans ce qui est plus institué, institutionnel, avec des figures d’autorité, et le don et la dette dont nous parlions.


Bon, je pense qu’on est d’accord, arrivés là, qu’avec la Révolution française sont nées les premières sociétés avec un programme, là où tout tenait par la reproduction, la féodalité et la coercition. Aujourd’hui, nous vivons dans une société en ayant d'autres modèles sous les yeux, ce qui accélère à la fois les transformations et l’uniformisation. Et nous explorons de nouvelles modalités pour vivre ensemble démocratiquement,  associations, réseaux sociaux avec de nouvelles modalités des échanges. 

Hervé, est-ce que des philosophes pourraient nous aider à conclure, peut-être en élargissant notre réflexion sur la démocratie, qui est le commun dénominateur de nos idées ici rassemblées ?

mardi 12 août 2014

Vivre ensemble (première partie)

Emmanuel : Je me suis souvent demandé pourquoi des personnes également intelligentes, avec des qualités comparables (disons par exemple honnêtes, sincères, ouvertes, généreuses, mais ça pourrait marcher avec malignes, profiteuses, roublardes) faisaient des choix politiques opposés, se rapprochaient d’un groupe plutôt que d’un autre..
J’en suis arrivé tout d’abord à une première conclusion : il n’y a pas, finalement, de très grande différence, entre des opinions modérées. Aller d’un côté ou de l’autre dépend surtout de conditions initiales différentes (familiales, par imitation ou opposition). Et c’est sans doute la même chose entre les différents extrêmes (là, ils ne vont pas aimer).
Philippe Ibars - fontdenimes.midiblogs.com

Christine : On peut alors se poser la question de ces conditions initiales. Qu’est-ce qui fait partir à droite ou à gauche ? Difficile à dire.

Emmanuel : Eh bien écoute, il n’y a pas longtemps, j’ai vécu deux expériences étonnantes.
Je me promenais en ville, il y avait beaucoup de monde. Et tout à coup, je me suis senti étrangement mal à l’aise. J’ai cherché autour de moi ce qui pouvait bien se passer, et il m’a fallu un long moment pour comprendre.
À une cinquantaine de mètres de là, une “manif pour tous” avait pris fin peu de temps avant. Et je m’étais trouvé au milieu de nombreux manifestants en train de s’éloigner du cortège.
Le malaise que j’avais ressenti était esthétique : physiquement, par leurs attitudes, leurs tenues vestimentaires, ces gens me repoussaient (et ça n’avait rien à voir avec leurs idées, ils ne disaient rien, ne scandaient rien et dans un premier temps je n’avais vu ni  badges, autocollants ou autres signes distinctifs).
Quelques jours plus tard, j’ai retrouvé les mêmes manifestants sur une place, faisant face à des manifestants extrémistes de gauche qui les invectivaient. Ils étaient de part et d’autre d’une place que j’étais en train de traverser. Et j’ai été là encore esthétiquement repoussé, et par les deux partis… ce qui fait que j’ai traversé la place, exactement au milieu, en ligne bien droite.
Ils me repoussaient, et plus étonnant… ils semblaient s’attirer.
Depuis, j’observe les groupes, les affinités entre leurs membres, et j’ai de plus en plus l’impression que l’esthétique a une place fondamentale dans la création et dans la cohésion de ces groupes. Et que le tee-shirt et la coupe de cheveux du gauchiste repoussent son opposant de droite en polo Lacoste autant que ses idées (et réciproquement).

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Christine : Après l’éthique, l’esthétique, bien vu ! On se rapprocherait donc parce qu’on se ressemble physiquement.
Je pense aussi qu’on est en train d’inventer des formes sociales qui ne sont ni des tout ni des rien. Derrière le “tout”, je vois des formes traditionnelles, avec un pouvoir de surveillance et de contrôle, sinon par un état fort, du moins par un environnement social, familial contraignant et normalisateur. Derrière le “rien”, je vois des comportements que l’on appelle individualistes avec une moue dédaigneuse.
Seulement je ne crois guère en la théorie de l’individualisme. Dans l’individualisme règne la solitude et c’est plutôt l’absence de solitude que j’aperçois dans les pratiques sociales. La solitude ou ce qui s’y apparente, c’est la grande angoisse. L’autre angoisse, c’est d’être quelque part et pas ailleurs. 
Alors, peut-être pour se jouer de ces deux craintes, ce que j’observe plutôt ce sont des rassemblements légers et protéiformes, des communautés éphémères et mobiles. A la place de la grosse corde qui retenait ensemble les individus dans des formes sociales traditionnelles stables, je vois autour de moi, et me sens prise dedans d’ailleurs, des petits fils qui relient, rapprochent temporairement des personnes autour d’un projet à durée limitée, autour d’une idée ou conviction, autour d’une “semblance”. Des fils de soie fragiles mais suffisants pour maintenir dans la périphérie d’un autre, d’autres. Des fils de soi pour cultiver sur du même, ou dans de l’illusion du même, suffisante pour mener à bien ensemble une action, un projet.
Je pense que la fragilité du lien a quelque chose de peu rassurant, mais aussi quelque chose de léger et de joyeux : il est léger et joyeux de choisir et se choisir.      

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Emmanuel : De multiples fils de soi, oui. Les anciens liens étaient moins nombreux, plus raides, éprouvés… et lourds en effet. Le problème des nouveaux fils, c’est qu’on les noue de manière désordonnée et sans recul. Tout ceci est nouveau, alors il est bien possible qu’on se retrouve complètement emmêlé, ou bien suspendu de tout notre poids à un petit brin tout faiblard.
Il faudra sans doute un peu de temps pour nous permettre de nous adapter à l’échelle de la société, de tirer parti des expériences, positives ou douloureuses. Ensuite, de nouvelle routines se mettront probablement en place, qui nous permettront de retrouver une certaine stabilité. À moins que les changements ne continuent à un rythme trop effréné.
Il faudra peut-être alors, faute de nouvelle stabilité, nous contenter de nous adapter à l’instabilité.
 
Hervé : Pas impossible… Il est aussi important de se demander comment et pourquoi cette question du “vivre ensemble” a commencé à se poser. Pourquoi ces modes de vie traditionnels, où cette question ne se posait pas, ont disparu petit à petit. (à suivre)

vendredi 25 juillet 2014

Le jus de pomme de Thanh Thuy (deuxième partie)


Attente, attention

Hervé : Et Roustang encore : “Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et s’ils ne s’ouvrent pas, il n’y a plus qu’à attendre, mais sans croire, attendre sans aucun espoir c’est cela attendre.” Thanh Thuy a eu son attention guidée par le Grand-Père Moine vers la transformation du jus de pomme à laquelle elle s’attendait pas.
Dans la classification des types d’attention, on accorde une place centrale à ce qu’on appelle l’ “attention globale” qui est la clé de toutes les autres. En arts martiaux, elle joue un rôle de premier plan. Face à un adversaire, je ne peux savoir comment il attaquera, d’où viendra le coup, il me faut donc être globalement attentif pour percevoir ses mouvements dès leur commencement, voire avant…
L”attention globale joue un rôle dans des situations plus ordinaires. Supposons que dans une soirée, je discute avec un petit groupe de personnes. A un moment, j’entends mon nom prononcé par quelqu’un dans un groupe voisin. Je partage alors mon attention entre ce qui se dit dans mon groupe et dans l’autre. Ceci suppose que, même lorsque je conversais avec les interlocuteurs de mon groupe, mon attention fût assez ouverte pour capter ce qui se disait ailleurs.
Emmanuel : Je pencherais naturellement vers cette seconde interprétation, même s’il va être intéressant de garder la première à l’esprit pour plus tard, quand les choses seront un petit peu plus claires.
Hervé : Oui, le jus de pomme est encore un peu trouble...
Emmanuel : Quand on observe une situation problématique dans laquelle on n’est pas impliqué personnellement, on a bien souvent l’impression de mieux comprendre et de mieux pouvoir résoudre la situation que ceux qui sont impliqués. Ceci plaide évidemment pour ce qui est peut-être l’attente/attention/opportunité… Prendre le temps, ne pas réagir à chaud. Profiter de ce temps pour faire un pas en arrière, essayer de se placer dans la situation de l’observateur non impliqué (facile à dire, t’as qu’à…). Et, dans cette phase d’observation, tenter de comprendre les directions à choisir, les actes, les propos et les moments opportuns.
Hervé : Le fait de ne pas être impliqué favorise en effet une attente et une attention ouvertes, qui ne sont donc pas bloqués par des buts, des conceptions préalables de la situation problématique.
Christine : Pourtant à ce moment-là on a une terrible envie de comprendre et de résoudre. Comme si ce qui allait jouer, c’était la réflexion et la raison. J’ai du mal à croire que la raison ait cette puissance. Parfois même je me suis dit que certes je ne pouvais pas m’empêcher d’aller au bout d’un problème en le disséquant par la réflexion, que certes j’avais besoin d’aller au bout de ce chemin, mais qu’en fait la vie me regardait avec un petit sourire dans les yeux et me disait “réfléchis toujours, ma grande...”, comme on dirait “cause toujours”. Et qu’en effet j’ai pu, après, considérer le problème et me dire qu’il avait été résolu. Passé antérieur.

Hervé : La réflexion et la raison n’ont en effet sans doute pas de rôle déclencheur. C’est ce que sous-entend Wittgenstein lorsqu’il préconise, face à un problème, de “cesser d’y réfléchir davantage.” Le dénouement doit d’abord se produire avant que l’on puisse penser.
Alors cette distinction réfléchir/penser me paraît importante. “Réfléchir”, c’est “faire retour sur…”. Un problème est un obstacle. Très souvent, lorsque nous rencontrons un problème notre réflexion fait retour sur cet obstacle, pour l’étudier, analyser, etc. Ce retour peut devenir une façon, comme on dit, de “tourner en rond” , de ressasser…
Prenons un exemple que Christine va aimer : un problème de maths. Le plus difficile c’est, la plupart du temps, de trouver par où on va l’attraper, par quoi on va commencer. Après, il est possible de penser, de construire un raisonnement, la voie est ouverte.


Comment favoriser une attention ouverte pour une attente féconde ?

Hervé : Nos réflexions tournent autour de la question “ Comment attendre ? ”, comment (re)trouver une capacité d’attention à  l’inattendu, qui nous permet de dénouer un problème, ou tout simplement de percevoir des faits, d'accueillir des idées ?
Se répéter “ne rien attendre” , “il faut s’asseoir” peuvent devenir très vite des injonctions et l'on tombe dans le paradoxe de la bonne élève dont parle Antoine de La Garanderie. Ses professeurs lui reprochaient de ne pas être assez attentive. Elle a donc “fait des efforts”, comme on dit, mais n’a abouti qu’à une seule chose : elle est devenue attentive à la nécessité d’être attentive mais pas à ce qui se disait, se faisait en classe…
Le célèbre “age quod agis” (fais ce que tu fais) peut nous fournir une piste. Trop souvent, dans l’effectuation d’une tâche nous sommes focalisés sur le but, la tâche finie, mais pas sur l’action. Une fois le but fixé, ce sont les étapes qui comptent, leur réalisation progressive. Il s’agit donc d’"être à" ce qu’on fait. Cette expression connote une ouverture : si je fais ce que je fais, je peux découvrir un événement inattendu, dans l’environnement de mon action, voir un problème ou, au contraire, une opportunité insoupçonnés.
Je propose aussi dans des cours de “Résolution de problèmes” une méthode proche de l’épuisement de la réflexion dont parlait Christine. Je recommande, après l’dentification du problème, qu’un temps limité, planifié soit consacré à son traitement. Lorsque ce temps prend fin, il faut rompre, laisser tomber, après avoir éventuellement planifié un autre temps de réflexion. Cette alternance de réflexion intense et de “lâcher-prise” favorise un travail d’arrière-plan semblable à celui qui s’est produit pour Roustang dans la recherche de la “traduction perdue”. Plusieurs personnes (pas toutes…) m’ont confirmé qu’elles avaient eu la petite lampe qui s’allume au dessus de la tête, comme dans les dessins animés…
Christine : Oui, je fais partie des personnes dont la petite lampe s’est allumée au-dessus de la tête.
Je me disais que se posait la question du “pourquoi attendre ?” Est-ce qu’attendre ne pourrait pas devenir un laisser-faire, une sorte de déni, de pensée magique que “ça ira mieux demain”. On n’est plus dans la même attente là, si ?

Emmanuel : Effectivement. Il faut sans doute bien distinguer l’attente active et réfléchie, du laisser-faire. L’attente active cherche à comprendre la dynamique de la situation. Et pour ce faire, il faut une attention inscrite dans la durée.
Christine : Alors que le laisser-faire détourne la tête, se coupe de la situation, pour éventuellement revenir se poser et réagir plutôt qu’agir.
Emmanuel : Voilà, c’est ça. Ça ressemble à celui qui ouvre soudain la porte, aperçoit une scène et s’y engouffre sans réfléchir. Agir demande de saisir, sentir, comprendre le mouvement des choses, de l’observer, le suivre, avant, au moment choisi, de s’y immiscer. C’est ce qui se passe pendant l’attente active je crois.
Hervé : Nous nous retrouvons dans le cas de l’individu pris dans le courant : comprendre “la dynamique de la situation”, c’est attendre que le courant permette, par une action minimale, la plus petite possible, d’effectuer une tangente pour rejoindre la berge.. Ici l’attention, c’est se rendre disponible à la perception du bon moment. Allez, une dernière petite question à se poser avant le prochain billet : s’il s’agit bien d’attente active, peut-on dire qu’elle est réfléchie ?

dimanche 8 juin 2014

Le jus de pomme de Thanh Thuy (première partie)

Aujourd'hui, trois enfants, deux filles et un petit garçon, sont venus du village pour jouer avec Thanh Thuy (prononcez « Tahn Tui »). Tous les quatre se sont précipités vers le coteau derrière notre maison pour y jouer; ils étaient partis depuis environ une heure quand ils sont revenus demander quelque chose à boire. J'ai pris la dernière bouteille de jus de pomme fait maison et j'ai donné un verre plein à chacun en servant Thuy la dernière. Comme sa part provenait du fond de la bouteille, il y avait donc un peu de pulpe dans son verre. Quand elle a remarqué les particules, elle a fait la moue et a refusé de le boire. Aussi, quand les quatre enfants sont retournés à leurs jeux sur la colline, Thuy n'avait rien bu.
Une demi-heure plus tard, alors que j'étais en train de méditer dans ma chambre, je l'ai entendue appeler. Thuy voulait se servir elle-même un verre d'eau fraîche mais, même sur la pointe des pieds, elle n'arrivait pas à atteindre le robinet. Je lui rappelai que son verre de jus de fruit était sur la table et je lui demandai de le boire d'abord. En se tournant vers lui, elle se rendit compte que la pulpe s'était déposée et que le jus semblait clair et délicieux. Elle alla jusqu'à la table et prit le verre à deux mains. Après en avoir bu la moitié, elle le reposa et demanda : « Est-ce un verre différent, Grand-Père Moine ? » (terme habituellement utilisé par les enfants vietnamiens pour s'adresser à un moine choisi par leurs parents comme maître spirituel).


« Non, répondis-je. C'est le même qu'auparavant. Il s'est assis paisiblement pendant un moment, et maintenant, il est transparent et délicieux. » Thuy observa à nouveau le verre. « Il est vraiment bon. Est-ce qu'il t'a imité pour pratiquer la méditation assise, Grand-Père Moine ? » Je ris et lui caressai les cheveux. « Il serait plus juste de dire que j'imite le jus de pomme quand je m'assois. »
Thich Nhat Hanh
« la vision profonde »

" Lorsqu'on sent que l'on se heurte à un problème, il faut cesser d'y réfléchir davantage sans quoi on ne peut pas s'en dépêtrer. Il faut plutôt commencer à penser là où on parvient à s'asseoir confortablement. Il ne faut surtout pas insister ! Les problèmes difficiles doivent se résoudre d'eux-mêmes devant nos yeux."
      Ludwig Wittgenstein, Carnets secrets 1914-1916, 26 novembre 1914
    cité par François Roustang in "Savoir attendre pour que la vie change"...


Pour un jus de pomme bien clair


Emmanuel : Y aurait-il une sorte de principe entropique qui voudrait que le cours naturel des choses aille de l’état «problématique» à l’état «moins problématique» ?
Christine : Qu’est-ce ça signifie, principe entropique ?
Emmanuel : le second principe de la thermodynamique dit que l’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter. L’entropie est une mesure de l’ordre. Mais attention, l’ordre au sens thermodynamique n’est pas l’ordre au sens général du terme. L’ordre des fils électriques qui se trouvent sous mon lit est d’être enchevêtrés, ainsi donc, quand nous les rangeons bien séparés les uns des autre, nous créons un désordre naturel. 
Christine : Que répond alors la thermodynamique à ta question ? L’ordre est-il d’aller vers du moins problématique ou du plus problématique ?
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Emmanuel : il me semble que forcément on va vers du moins problématique… il suffit de prendre une échelle de temps suffisamment grande, et l’on sera dans une situation moins problématique. Mais ce  qui nous intéresse n’est pas à l’échelle de l’univers et dans une durée très grande : on cherche à résoudre un problème limité et dans un temps relativement restreint.

 
Christine : On dirait, à lire Wittgenstein pour qui « Les problèmes difficiles doivent se résoudre d'eux-mêmes devant nos yeux », que c’est aussi comme cela que ça se passe, de l’état problématique à l’état moins problématique, à l’échelle d’une petite personne. François Roustang, qui a repris cette idée, parle même de « dissoudre le problème ». Par contre, ce que je retire de mon expérience, c’est que plus on triture un sac de noeuds, plus les noeuds se resserrent et que plus on passe et repasse en pensée une situation compliquée, plus elle se complique. Mais va courir une demi-heure, et là le principe entropique dont tu parles joue à fond. Le souci apparait plus lointain, moins incisif.
Emmanuel : Et débrouiller un sac de nœuds n’est pas si compliqué quand on le fait tranquillement, dans un moment paisible et quand on est reposé et détendu… beaucoup plus que quand on a envie de pisser ou quand la belle-mère débarque dans cinq minutes.
Hervé : Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un “cours naturel des choses”. Wittgenstein et Roustang disent qu’il convient de laisser le problème se dénouer, ce qui implique une attitude peut-être pas si naturelle chez les êtres humains.
Christine : Pas si naturelle, je suis tout à fait d’accord ! Et d’ailleurs, Roustang l’avance aussi il me semble dans son bouquin “Savoir attendre pour que la vie change”.  
“On ne peut pas faire l'économie du travail de réflexion, on ne peut pas faire l'économie de la pensée et de la compréhension, mais on doit les pousser jusqu'au bout, jusqu'à leur insuffisance, jusqu'à leur éclatement. Faire fonctionner l'intelligence jusqu'au découragement.”
Ca va contre notre idée de départ et le jus de pommes qui allait reposer tranquillement. Roustang dans ce passage avance que de toutes manières on ne pourra pas s’empêcher de touiller le jus de pommes, longuement, avec frénésie et avec la constance de celui qui a une idée quelque part et pas ailleurs. L’idée “quelque part”, il me semble qu’elle est à la fois dans l’impression que si l’on réfléchit vraiment, à fond à fond, on arrivera à retrouver l’ordre des choses, on est dans l’espérance de réussir. Et elle est aussi dans la posture que l’on prend pour cela, on est actif, debout, on se dit qu’on maîtrise les choses, qu’on les affronte, on est “courageux”. C’est important ça, d’être, ou de se sentir courageux. 
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Alors c’est vrai que, vu de l’extérieur, celui qui continue de remuer son jus de pommes avec obstination, fort de l’idée que s’il s’y prend bien il va finir par domestiquer les particules de pommes, celui-là peut sembler un peu ridicule, pris dans une action vaine. Pourtant ce n’est pas rien d’agir, ou d’”avoir agi”, de se dire ensuite qu’on a fait tout ce qu’on pouvait. Et j’ai l’impression qu’il faut que tout cela se fasse. La pensée, la compréhension, “on doit les pousser jusqu’au bout” dit Roustang, décourager le courage, épuiser la pensée, voire le corps aussi je crois. Désespérer l’espoir aussi. Alors, autre chose peut commencer, selon Roustang : “Le chemin est celui d'une recherche qui aboutit à l'impasse. Lorsque l'on a désespéré de trouver, la recherche s'arrête dans le désespoir, et c'est ce moment de désespérance qui permet l'illumination. On trouve sans avoir plus à chercher et parce que l'on n'a plus à chercher.” Si l’on n’est pas détourné de notre naturel alors on touille je crois. Et le naturel, ce n’est pas rien, on y est attaché je pense, habitué : on finit par savoir que la recherche mène à l’épuisement, mais on n’en fait pas l’économie. Ou alors peut-être que l’on sait que ce temps de recherche frénétique et désespérée s’apparente à un temps de crise, à un temps de fièvre, qui n’est qu’un symptôme. Comme dans une maladie, il faut attendre, et laisser la fièvre grimper, pour qu’on découvre ensuite quelle maladie “couvait”, comme on dit. Arrive alors le temps du diagnostic, de la critique.  
Hervé : Tes remarques me font penser à la distinction entre chercher et trouver. Très souvent (pas toujours…)  ce n’est pas en cherchant qu’on trouve. Roustang parle, lors d’un déménagement, de la perte d’une traduction qui lui avait coûté beaucoup d’efforts. Il a cherché, cherché… Une nuit, il s’est éveillé, levé, est allé à sa bibliothèque et a sorti sa traduction du rayon où elle se trouvait.
Il fallait ne plus chercher pour trouver, mais aurait-il trouvé s’il n’avait pas d’abord épuisé les voies de la recherche ? Probablement pas...
Emmanuel : Mais je pense à une autre explication. Lorsque nous sommes assis confortablement, en train de regarder une sombre situation problématique, se passerait-il la même chose que lorsque nous nous trouvons dans l’obscurité : les détails du lieu nous apparaissent progressivement, au fur et à mesure que nous nous accoutumons à l’obscurité, que nos pupilles se dilatent (le phénomène est particulièrement frappant au cours d’une nuit étoilée, quand on se trouve loin de toute source lumineuse : le ciel semble se couvrir progressivement d’étoiles… c’est joooooooli).
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Christine : Ce qui marche mécaniquement pour le jus de pommes ou les yeux dans le noir ne fonctionne hélas pas pour les problèmes de la vie pourtant. Ce serait trop simple d’attendre que les choses passent, se fassent. Enfin, je dis que c’est simple… On a vu combien c'était tentant de s’agiter dans tous les sens. Ça donne l’impression d’avoir un peu de pouvoir, de réagir, c’est insupportable de subir les choses. S’agiter relève peut-être d’une pensée magique qui fait croire que si l’on ne fait rien ce sera encore pire. Alors ce qui serait central c’est la patience. Et patience, étymologiquement, ça vient de souffrir non ? Pris dans un problème, il me semble alors qu’il s’agirait d’attendre, mais d’une attente qui ne serait pas passivement patiente, mais qui mettrait peut-être dans un état de veille. De veille de quoi, je ne sais pas. Il s’agirait d’attendre sans savoir ce que l’on attend ?
(à suivre...)