vendredi 25 juillet 2014

Le jus de pomme de Thanh Thuy (deuxième partie)


Attente, attention

Hervé : Et Roustang encore : “Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et s’ils ne s’ouvrent pas, il n’y a plus qu’à attendre, mais sans croire, attendre sans aucun espoir c’est cela attendre.” Thanh Thuy a eu son attention guidée par le Grand-Père Moine vers la transformation du jus de pomme à laquelle elle s’attendait pas.
Dans la classification des types d’attention, on accorde une place centrale à ce qu’on appelle l’ “attention globale” qui est la clé de toutes les autres. En arts martiaux, elle joue un rôle de premier plan. Face à un adversaire, je ne peux savoir comment il attaquera, d’où viendra le coup, il me faut donc être globalement attentif pour percevoir ses mouvements dès leur commencement, voire avant…
L”attention globale joue un rôle dans des situations plus ordinaires. Supposons que dans une soirée, je discute avec un petit groupe de personnes. A un moment, j’entends mon nom prononcé par quelqu’un dans un groupe voisin. Je partage alors mon attention entre ce qui se dit dans mon groupe et dans l’autre. Ceci suppose que, même lorsque je conversais avec les interlocuteurs de mon groupe, mon attention fût assez ouverte pour capter ce qui se disait ailleurs.
Emmanuel : Je pencherais naturellement vers cette seconde interprétation, même s’il va être intéressant de garder la première à l’esprit pour plus tard, quand les choses seront un petit peu plus claires.
Hervé : Oui, le jus de pomme est encore un peu trouble...
Emmanuel : Quand on observe une situation problématique dans laquelle on n’est pas impliqué personnellement, on a bien souvent l’impression de mieux comprendre et de mieux pouvoir résoudre la situation que ceux qui sont impliqués. Ceci plaide évidemment pour ce qui est peut-être l’attente/attention/opportunité… Prendre le temps, ne pas réagir à chaud. Profiter de ce temps pour faire un pas en arrière, essayer de se placer dans la situation de l’observateur non impliqué (facile à dire, t’as qu’à…). Et, dans cette phase d’observation, tenter de comprendre les directions à choisir, les actes, les propos et les moments opportuns.
Hervé : Le fait de ne pas être impliqué favorise en effet une attente et une attention ouvertes, qui ne sont donc pas bloqués par des buts, des conceptions préalables de la situation problématique.
Christine : Pourtant à ce moment-là on a une terrible envie de comprendre et de résoudre. Comme si ce qui allait jouer, c’était la réflexion et la raison. J’ai du mal à croire que la raison ait cette puissance. Parfois même je me suis dit que certes je ne pouvais pas m’empêcher d’aller au bout d’un problème en le disséquant par la réflexion, que certes j’avais besoin d’aller au bout de ce chemin, mais qu’en fait la vie me regardait avec un petit sourire dans les yeux et me disait “réfléchis toujours, ma grande...”, comme on dirait “cause toujours”. Et qu’en effet j’ai pu, après, considérer le problème et me dire qu’il avait été résolu. Passé antérieur.

Hervé : La réflexion et la raison n’ont en effet sans doute pas de rôle déclencheur. C’est ce que sous-entend Wittgenstein lorsqu’il préconise, face à un problème, de “cesser d’y réfléchir davantage.” Le dénouement doit d’abord se produire avant que l’on puisse penser.
Alors cette distinction réfléchir/penser me paraît importante. “Réfléchir”, c’est “faire retour sur…”. Un problème est un obstacle. Très souvent, lorsque nous rencontrons un problème notre réflexion fait retour sur cet obstacle, pour l’étudier, analyser, etc. Ce retour peut devenir une façon, comme on dit, de “tourner en rond” , de ressasser…
Prenons un exemple que Christine va aimer : un problème de maths. Le plus difficile c’est, la plupart du temps, de trouver par où on va l’attraper, par quoi on va commencer. Après, il est possible de penser, de construire un raisonnement, la voie est ouverte.


Comment favoriser une attention ouverte pour une attente féconde ?

Hervé : Nos réflexions tournent autour de la question “ Comment attendre ? ”, comment (re)trouver une capacité d’attention à  l’inattendu, qui nous permet de dénouer un problème, ou tout simplement de percevoir des faits, d'accueillir des idées ?
Se répéter “ne rien attendre” , “il faut s’asseoir” peuvent devenir très vite des injonctions et l'on tombe dans le paradoxe de la bonne élève dont parle Antoine de La Garanderie. Ses professeurs lui reprochaient de ne pas être assez attentive. Elle a donc “fait des efforts”, comme on dit, mais n’a abouti qu’à une seule chose : elle est devenue attentive à la nécessité d’être attentive mais pas à ce qui se disait, se faisait en classe…
Le célèbre “age quod agis” (fais ce que tu fais) peut nous fournir une piste. Trop souvent, dans l’effectuation d’une tâche nous sommes focalisés sur le but, la tâche finie, mais pas sur l’action. Une fois le but fixé, ce sont les étapes qui comptent, leur réalisation progressive. Il s’agit donc d’"être à" ce qu’on fait. Cette expression connote une ouverture : si je fais ce que je fais, je peux découvrir un événement inattendu, dans l’environnement de mon action, voir un problème ou, au contraire, une opportunité insoupçonnés.
Je propose aussi dans des cours de “Résolution de problèmes” une méthode proche de l’épuisement de la réflexion dont parlait Christine. Je recommande, après l’dentification du problème, qu’un temps limité, planifié soit consacré à son traitement. Lorsque ce temps prend fin, il faut rompre, laisser tomber, après avoir éventuellement planifié un autre temps de réflexion. Cette alternance de réflexion intense et de “lâcher-prise” favorise un travail d’arrière-plan semblable à celui qui s’est produit pour Roustang dans la recherche de la “traduction perdue”. Plusieurs personnes (pas toutes…) m’ont confirmé qu’elles avaient eu la petite lampe qui s’allume au dessus de la tête, comme dans les dessins animés…
Christine : Oui, je fais partie des personnes dont la petite lampe s’est allumée au-dessus de la tête.
Je me disais que se posait la question du “pourquoi attendre ?” Est-ce qu’attendre ne pourrait pas devenir un laisser-faire, une sorte de déni, de pensée magique que “ça ira mieux demain”. On n’est plus dans la même attente là, si ?

Emmanuel : Effectivement. Il faut sans doute bien distinguer l’attente active et réfléchie, du laisser-faire. L’attente active cherche à comprendre la dynamique de la situation. Et pour ce faire, il faut une attention inscrite dans la durée.
Christine : Alors que le laisser-faire détourne la tête, se coupe de la situation, pour éventuellement revenir se poser et réagir plutôt qu’agir.
Emmanuel : Voilà, c’est ça. Ça ressemble à celui qui ouvre soudain la porte, aperçoit une scène et s’y engouffre sans réfléchir. Agir demande de saisir, sentir, comprendre le mouvement des choses, de l’observer, le suivre, avant, au moment choisi, de s’y immiscer. C’est ce qui se passe pendant l’attente active je crois.
Hervé : Nous nous retrouvons dans le cas de l’individu pris dans le courant : comprendre “la dynamique de la situation”, c’est attendre que le courant permette, par une action minimale, la plus petite possible, d’effectuer une tangente pour rejoindre la berge.. Ici l’attention, c’est se rendre disponible à la perception du bon moment. Allez, une dernière petite question à se poser avant le prochain billet : s’il s’agit bien d’attente active, peut-on dire qu’elle est réfléchie ?

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